Pascale Henry : Notre-Dame de Prémol

Pascale Henry : Notre-Dame de Prémol

Reconstruire

Le 18 avril 2015 à 22h15, le Théâtre Prémol prend feu,  il y a encore à l’intérieur les comédiens, l’équipe du théâtre, des spectateurs qui s’attardent autour d’un verre.

L’incendie est criminel. De l’extérieur, on a mis le feu aux poutres du théâtre. Avec des gens à l’intérieur. 

À toute vitesse, le feu embrase la charpente, à l’intérieur on s’affole. Il faut sortir, vite, et n’oublier personne.

« Est-ce qu’on a oublié quelqu’un ? » L’inquiétude folle, plantée comme un couteau dans la tête de celle que tout le monde appelle Babeth. N’oublier personne dans ce théâtre qui accueille tout le monde et que le feu dévore cette nuit d’avril.

Pourquoi ? La question brûle d’obtenir une réponse, on voudrait qu’il y ait une raison. On voudrait comprendre pourquoi. On voudrait qu’il y ait un sens. Le pire c’est qu’il n’y ait aucun sens.  Qu’il n’y ait personne. Aucun visage humain.

On ne saura jamais pourquoi ce soir là « on » a mis le feu au théâtre avec des gens à l’intérieur. Il y a l’effroi du feu et il y a l’effroi de ça.  Qu’ « on » ait pu oublier qu’il y avait des gens à l’intérieur.  Qu’ « on » ait pu négliger ces silhouettes humaines…

Miroir de quelle indifférence ? De quelle négligence ? De quel sens perdu ?

Reconstruire

Après quatre années de résistance solidaire pour faire perdurer les activités humaines, l’humaine activité de ce lieu à la croisée de toutes les difficultés, La Ville, le Département et l’État ont redonné un toit à ce qui était abrité ici : la rencontre avec la création, la pratique du théâtre, de la musique, de la danse, de l’écriture.

La rencontre des uns avec les autres.
Promesse faite au lendemain de l’incendie, promesse tenue.
C’est aussi cela « la force publique ». 

 

Il faut dire que tout le monde est descendu jusqu’au quartier saisi par la violence de l’acte anonyme et désaffecté.
Maire, ministres, habitants, artistes, directeurs de théâtre, politiques sont venus en nombre, des paroles se sont élevées solennelles et fortes. Réconfortantes. On n’abandonnerait pas. Ni le quartier, ni les questions urgentes que ce geste venait d’enflammer.

On se rassemble autour d’Elisabeth Papazian, directrice tout terrain, trousseau de clefs à la ceinture, solde des heures sup au compteur pulvérisé, convictions rivées aux talons, ni froid au yeux ni froid au cœur qui veille de nuit comme de jour sur le chapiteau planté en urgence sur le terrain de foot, symbole de ce toit à reconstruire. C’est que la dame a du répondant sur ce territoire qu’il faut connaître et qu’elle arpente depuis presque trente ans et où elle a vu se dissoudre la mixité sociale au profit de l’exclusion sociale. Où les commerces ont fermé. Où l’économie parallèle nourrit parfois les familles. Où les immigrés ont eu des enfants, où ces enfants français se disent plus volontiers de la nationalité du pays que leur père a quitté, où certains de leurs enfants à eux ne se disent plus d’un pays mais d’une religion et ne reconnaissent plus la république. Où la dignité se cherche, où la solidarité se trouve. Où elle se perd aussi. Devant ce visage de l’autre qu’on ne saurait plus reconnaître.

Qu’est ce qui s’est passé pour que tout se détériore à ce point ?

Ça a déjà brûlé dans le quartier, en 92, en 2005, ça brûle…

Trois visites de ministres plus tard et une médaille de Chevalier de l’ordre du mérite à sa directrice tous terrains, Notre-Dame de Prémol est reconstruite, plancher, charpente, fauteuils, matériel technique. Notre-Dame de Prémol est debout.

Mais il ne faudrait pas oublier les gens à l’intérieur.

Reconstruire

Pour reconstruire,  il faudra plus que des murs.

Il faudra des gens à l’intérieur. Sinon on aura perdu.

Partout ça brûle, dans les hôpitaux, dans les palais de justice, « on » oublie qu’il y a des corps. À en perdre la tête. Ca « burn out ».

Il ne faudrait pas s’habituer à ce que ça brûle comme un banal effet secondaire de cette guerre impitoyable des chiffres sur l’engagement humain et la vie sensible. Ce ne sont pas des dimensions secondaires par ce qu’elles sont sans profit. Pourquoi sinon se choquer de cet acte incendiaire ?

 

On a osé croire sur le terrain de foot au lendemain de l’incendie à la puissance des paroles prononcées, à ce qu’elles avaient la volonté de soutenir devant l’effondrement.

Et on a eu raison. Notre Dame de Prémol est debout.

Mais ça ne tiendra pas debout sans offrir de renfort à la présence humaine et de moyens à cet engagement. Ca ne tiendra pas debout en se contentant du minimum pour laisser à celles et ceux qui ont la charge de cette reconstruction, de faire le maximum.

Reconstruire à l’intérieur. Avec 1000 fois moins que pour Notre Dame de Paris, ce serait de quoi doubler pendant 10 ans les moyens dont dispose aujourd’hui Notre-Dame de Prémol.

Ce qui pourra se passer ici pourrait être exemplaire de ce qui pourrait se passer ailleurs : Reconstruire le sens de cette dépense publique ou le laisser en proie à la rigueur désaffectée et anonyme de la foi budgétaire.

Notre-Dame de Prémol rouvre ses portes aux habitants, aux spectateurs venus d’ici et d’ailleurs. Elisabeth Papazian, chevalier du Mérite continuera d’être partout là où il y a trop peu de monde pour refaire un monde.

Elle y accueillera des artistes qui ont choisi de venir ici. On les paiera comme on pourra, on fera ce qu’on pourra avec ce qu’on a.  On se dépensera sans compter. En attendant l’effort de guerre.

C’est vital la présence des artistes ici.

Pour se soustraire à l’ordre qui règne où à défaut d’avoir, on ne serait personne. Pour faire exister la particularité des histoires, l’immensité d’une vie, le goût de l’intime. Pour se voir dans ce qui nous sépare ou nous relie à la collectivité humaine.

Notre-Dame de Prémol est reconstruite.

Dehors et au-delà de ce quartier,  le monde impose son rythme de manager et son moteur à deux temps : investissement, gains, investissements, gains.

À quoi ça sert un théâtre dans ce monde là ?

À éprouver qu’on l’on peut attendre une autre ampleur à l’existence.

Qu’il y en a une autre ?

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