Marie Potonet : « Prémol est un lieu où l’on se sent bien »

Marie Potonet : « Prémol est un lieu où l’on se sent bien »

« Cette nuit, peu après minuit, nous fûmes réveillés par le tocsin. On criait : « Le théâtre brûle ».  Ainsi commence le récit par Eckermann du grand incendie qui ravagea le théâtre de Weimar dans la nuit du 22 au 23 mars 1825. « Maintenant, au lieu où l’on venait de goûter les joies de l’esprit, faisait rage le plus formidable élément de destruction. » Ce théâtre qui brûlait était dirigé par nul autre que le grand Goethe.

Je ne sais s’il y a lieu de revenir ici sur les mauvais souvenirs. J’imagine qu’Elisabeth me demandant d’écrire un mot pour la réouverture du théâtre Prémol attend plutôt de moi des images de joie. Elles vont venir bien sûr. Mais l’incendie du théâtre Prémol m’a profondément touchée. Peut-être plus encore que d’autres car il m’a rappelé un autre incendie, celui du théâtre de Bourgoin-Jallieu dans lequel mon spectacle La Petite sirène se jouait lorsque le feu a pris. J’ai appris ce jour-là que les théâtres brûlaient. Celui de Shakespeare a brûlé. Celui de Goethe aussi. Parlez à des gens de théâtre, tous auront une histoire de théâtre en flammes à raconter.

Les théâtres brûlent donc. Peut-être parce que ce sont des lieux fragiles, poreux, des lieux de matières inflammables et de rêves mais des lieux de pouvoir aussi, de flatteries et de compromissions.

Les théâtres brûlent. Mais ils renaissent aussi.

Il est un livre qui m’a accompagnée après l’incendie du théâtre de Bourgoin-Jallieu : L’incendie du théâtre de Weimar du poète Jean-Yves Masson. Masson y fait parler Goethe au lendemain de l’incendie : « Voyez-vous, nul ne peut m’ôter mes souvenirs : ils n’ont pas brûlé avec le théâtre. » Si Prémol est si important pour moi, pour Jacques Osinski aussi, c’est sans doute pour cela, parce que nous y avons bâti des souvenirs.

Lorsque nous étions au Centre dramatique national des Alpes, Jacques attendait avec impatience l’avis du « groupe de Prémol » qui venait à chacune de ses générales. C’était un moment d’échange simple, sans masque ni pose. Nous avons le souvenir aussi d’ateliers menés par les comédiens Alice Le Strat et Stanislas Sauphanor, d’une représentation de Mon Prof est un Troll remplie d’enfants enthousiastes et j’ai une tendresse particulière pour une lecture faite à Prémol avec Alice autour de l’œuvre d’Ödön von Horváth.

À Prémol, toujours je me suis sentie libre. Je garde aussi au chaud le souvenir de la restitution d’un atelier d’écriture mené par Pascale Henry avec un groupe de femmes à l’occasion de la journée de réflexion que nous avions organisée à la MC2, L’habitude de la liberté. Je dois avouer qu’au milieu des témoignages érudits et des réflexions universitaires, je n’attendais guère de ce rendu d’atelier. Ce fut pourtant je crois une leçon : les femmes qui étaient là disaient leur vie avec beauté et sincérité. Ce qu’elles avaient écrit relevait bien de ce qu’on appelle l’Art. Je crois que c’est pour cela que j’aime Prémol.  C’est un lieu sans barrière. Un lieu où l’on peut être soi, échanger sans jugement, échapper au rôle social plus ou moins imposé par la vie.

J’ai parlé plus haut des théâtres qui sont aussi des lieux de flatteries et de compromission. Si toujours je reviendrai avec plaisir à Prémol, c’est parce que justement Prémol n’en est pas un. Quand je pense au théâtre Prémol, le mot qui me vient à l’esprit est un mot qu’on n’emploie plus guère mais qui a son importance : hospitalier. Prémol est un lieu où l’on se sent bien, chez soi, à l’abri, accueilli. Un lieu qui parfois prend les blessures du monde de front mais sait aussi les soigner.

Merci à Elisabeth Papazian pour la façon simple dont les choses se sont nouées entre nous. Merci aussi à ceux qui font Prémol, public des spectacles, participants aux ateliers, brèves rencontres qui fabriquent les souvenirs.