Élisabeth Papazian : “On revient chez nous au théâtre Prémol”

Élisabeth Papazian : “On revient chez nous au théâtre Prémol”

Élisabeth Papazian : “On revient chez nous au théâtre Prémol”

 

Grenoble/Village olympique : Le maire de Grenoble a officiellement remis les clés du théâtre Prémol aux acteurs culturels du quartier, quatre ans après l’incendie qui l’avait en partie ravagé.

Quatre ans après l’incendie, le Village olympique a récupéré son théâtre lors d’une soirée de “remise des clés” empreinte d’émotions. Parce qu’ici, il s’agit de bien plus qu’un théâtre.

Le 18 avril 2915, des larmes avaient coulé sur ses joues devant le sinistre qui ravageait le théâtre. Jeudi soir, ses yeux se sont à nouveau embués lorsqu’avec la présidente de l’association, Hélène Vincent, elle a reçu du maire les clés de cet espace remis à neuf. Parce qu’Élisabeth Papazian et le théâtre Prémol, c’est une longue histoire, un investissement de tous les jours, une volonté de chaque instant. Celle de faire vivre la culture dans un quartier populaire, “car c’est notre vocation que d’avoir un espace dédié aux habitants qui n’ont pas l’habitude ou qui ne se sentent pas légitimes de passer la porte“.

“C’était un pari de ne pas lâcher, de ne pas laisser la place aux incendiaires”

Depuis l’incendie et jusqu’à ce jeudi, “on a été des nomades, des saltimbanques, et ça a parfois été extrêmement lourd”. Pourtant, avec son équipe, elle a tenu, “et c’était un pari de ne pas lâcher, de ne pas laisser la place aux incendiaires, de ne pas abandonner le territoire“. Il faudrait sans doute peser plus longuement ces derniers mots pour mesurer leur portée, pour comprendre ce que la société doit à celles et ceux qui œuvrent à la diffusion de la culture là où elle ne s’impose pas d’elle-même. “On a inventé tous les jours des façons de faire de la culture, d’aller vers les habitants et les jeunes, de leur entendre qu’on n’était pas morts. Oui, le théâtre avait brûlé, mais on a essayé de faire sens autrement et ailleurs. Et de faire résonner cet ailleurs-là“.

“Notre défi : remplir le théâtre avec la moitié d’habitants du quartier”

Faire résonner l’ailleurs pour mieux vivre ici quand bien même les “pourquoi” sont restés sans réponse : “Il y a quatre ans, j’ai ressenti de l’impuissance, de l’incompréhension. Était-ce une simple bêtise dont les auteurs n’ont pas pris la portée car on était 50 à l’intérieur à ce moment-là ? Cette folie était-elle meurtrière ou inconsciente ? Ce questionnement sera permanent“. Depuis jeudi, l’émotion s’est adoucie, nuancée par ce “retour à la maison” qui simplifiera bien des choses dans le quotidien des intervenants. Et Élisabeth Papazian de rappeler cette anecdote, comme pour redire le crève-cœur de 2015 : “Le soir de l’incendie, une jeune fille m’a dit, ‘je sais qu’un jour on quittera Prémol parce que nos vies vont changer. Mais on veut choisir ce moment, mais avec cet incendie, on nous l’a volé’. Alors pour eux, c’est important de revenir à la maison, de montrer au quartier que cette jeunesse est capable et que d’autres aient à leur tour envie de pousser la porte, qu’ils mènent des projets artistiques porteurs de sens“.

Donner du sens, c’est combattre les clichés, ouvrir le quartier vers l’extérieur et inviter l’extérieur dans le quartier. “L’idée aujourd’hui, c’est bien d’aller vers le public du Village olympique. Notre défi sera de remplir cet espace de 200 places à chaque fois avec 50% des habitants du quartier. Là, on aura gagné en mixité, en légitimité pour ceux qui ne se sentent pas légitimes“. Tous ceux et tant d’autres qui, jeudi, lui ont réservé une immense ovation et de longs applaudissements auxquels Élisabeth Papazian a accroché ses larmes.

Jean-Benoît VIGNY

“Ce théâtre est un acteur culturel majeur et la détermination à la faire revivre nous a conduits ici, car cette équipe de la MJC et du théâtre est convaincue que la culture, l’éducation et le développement du lien social, permettent d’avoir un rapport d’égalité réelle. Ce travail, ces fils tissés, nous tirent vers le haut”

Éric Piolle, maire de Grenoble

 

“Cet incendie, je l’ai mal vécu”

Théâtre Prémol
Nouria, 28 ans, a chanté jeudi lors de la soirée de remise des clés. Photo Le DL /J.-B.V.

Et la voix de Nouria résonna dans le théâtre. Grave, profonde, mélodieuse, c’est elle qui a raconté en chanson ce retour “à la maison”, ce phénix de culture, dont les cendres froides appartiennent au souvenir d’une sale nuit de printemps. “Cet incendie, dit-elle, je l’ai mal vécu. Car ce théâtre, j’y ai tout fait. Mes spectacles à l’école, au collège, mes premiers pas de danse en 2002. Des années de vie aussi car on y répétait tous les jours. Alors, cet incendie, c’est comme si on avait brûlé une partie de chez moi“. Un “chez-elle” qu’elle a retrouvé jeudi, presque comme hier. “Il y a des choses que je ne retrouve pas, la déco a changé ! On a grandi ici, on est devenus adultes ici, alors forcément, ça remue. Mais je suis contente de le retrouver“.

Alison et Gabrielle, jeunes membres de ‘l’Axe de création’ n’avaient pas connu le théâtre. Pourtant, elles l’affirment : “On a ressenti ce besoin de rentrer chez soi“.

J.-B.V.

 

“Il nous manquait une aile, là on va reprendre notre envol normalement”

Quatre questions à Donatien de Hauteclocque, directeur de la MJC théâtre Prémol depuis juillet 2017.

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Donatien de Hauteclocque est directeur de la MJC Théâtre Prémol depuis juillet 2017.

Quel sens a pour vous cette remise de clés et cette réouverture du théâtre ?

“Celui, d’abord, de disposer de 100% de ses moyens. Il nous manquait la moitié d’une aile, on volait à cahin-caha, on va pouvoir reprendre notre envol normalement parce que l’action culturelle est, ici, forte et revendiquée. D’avoir un outil à ce niveau-là nous permettra d’imaginer un peu plus loin puisqu’on était forcément limité (pendant ces quatre années de fermeture).”

Ça a été un peu acrobatique comme fonctionnement ?

“Oui et ça pesait beaucoup sur les personnes, les salariés (10 ainsi que deux agents mis à disposition par la Ville). Maintenant, ce sera plus intéressant d’aller sur du développement plus que d’être dans la bricole.”

Est-ce une difficulté d’être structuré en association pour gérer cet espace ?

“C’est en effet une de ses particularités. La première, c’est d’abord qu’il s’agit d’une vraie maison des jeunes. Mais la gestion par une association est autre particularité, ce sont des questions parfois difficiles à lever face aux partenaires institutionnels et financiers parce qu’en fait, il faut leur faire comprendre qu’on peut avoir des ambitions, certes différentes d’une salle de spectacle publique ou privée, mais qui sont à notre mesure et ont le mérite d’exister sur ces territoires. On s’adresse particulièrement au public empêché (en situation de handicap) et au public éloigné de la culture. Il y a ici un vrai travail de médiation sociale”.

Vous planchez déjà sur le programme de la saison prochaine…

“Oui et nous la présenterons le 19 octobre. Nous allons faire une nuit de la culture de 20h à 8h du matin, en conviant 600 personnes. Le 18 avril 2015, quand a eu lieu l’incendie, on a passé la nuit dehors à voir brûler le bâtiment. Là, on va passer la nuit devant à faire de la culture.”

Propos recueillis par J.-B.V.

Repères

  • Dans la nuit du 18 au 19 avril 2015, un incendie volontaire ravage le théâtre Prémol alors qu’une représentation s’y déroulait. Le feu détruit l’intérieur et la toiture du théâtre.
  • En 2016, le programme de rénovation, en concertation avec les utilisateurs, est approuvé lors du conseil municipal du 26 septembre 2016.
  • La première pierre symbolique du théâtre est posée le 8 novembre 2018 en présence des habitants et des élus grenoblois.
  • Le 20 juin 2019, la Ville remet officiellement les clés du théâtre à Élisabeth Papazian, sa directrice.
  • La rénovation, qui s’élève à 1,3 million d’euros, a été financée par la Ville, le Département et l’État.

Article paru dans les colonnes du Dauphiné Libéré, édition de Grenoble, le samedi 22 juin 2019

 

 

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